A l’heure où notre Amicale fête les 80 ans de sa locomotive fétiche, il n’est pas sans intérêt de revenir sur les principales phases de sa construction à l’automne 1946, puis de son embarquement pour la France en mars 1947. Le récit qui suit reprend des éléments du dossier historique de la locomotive, établi en collaboration avec le Centre des Archives Historiques SNCF du Mans.
Véritable symbole de la reconstruction de la France après le second conflit mondial, la 141 R 840 a été construite en octobre et novembre 1946 aux Etats Unis d’Amérique par les usines Baldwin qui emploient plusieurs milliers de salariés à Eddystone dans la proche banlieue de Philadelphie. La R 840 est équipée d’origine de la chauffe au fioul lourd, mode choisi par la SNCF pour faire face à la pénurie de charbon dans l’après-guerre.

Pour reconstituer le parc de matériel moteur durement éprouvé conflit, le Gouvernement Provisoire de la France à Alger avait, dès l’été 1943, convenu avec l’Allié américain le principe de la construction de 1340 locomotives à vapeur simples et robustes à livrer aussi vite que possible.
Ainsi, dès le début de la libération du territoire, cet accord de principe avait été concrétisé par une série de commandes passées par la SNCF auprès de plusieurs constructeurs ferroviaires aux Etats-Unis et au Canada: les firmes américaines ALCO, Baldwin et Lima, ainsi que les canadiennes MLW (Montréal) et Canadian LCo.
Construction

Dans l’usine d’Eddystone, l’activité est soutenue par la commande de 460 141 R en cours de fabrication pour livraison dans les meilleurs délais. En effet, la seconde série des 141 R (701 à 1340) a fait l’objet du contrat MF 45001 signé en décembre 1945, qui répartit entre les 5 constructeurs la construction des 639 machines, Baldwin recevant la part du lion avec 460 locomotives et leurs tenders. L’inspection aux différentes étapes de la fabrication en usine est confiée au « Pittsburgh National Laboratory ».
Au tout début du mois d’octobre 1946, dans l’un des immenses ateliers, près de la forge et dans une ambiance particulièrement bruyante, des ouvriers s’affairent autour d’une chaudière sur laquelle le collecteur de surchauffe, disponible depuis la mi-juin est déjà installé. La plaque « constructeur » porte le numéro 72961. Un peu plus loin dans un autre atelier, une dizaine de châssis de locomotive sont en cours d’assemblage.
1er octobre : sur l’un de ces châssis, c’est l‘installation de la partie fixe du mouvement ainsi que les blocs-cylindres en acier moulé sur lesquels est inscrit à la peinture blanche, le numéro « 1840 » (construction 141 R n° 1001 à 2340).
2 octobre : A l’aide d’un pont roulant, la chaudière est mise en place sur le châssis, suivi de la pose du calorifuge. Parallèlement, il est procédé au montage des éléments surchauffeurs et de la suspension, ainsi que l’emboîtement des roues des bissels sur leur axe.

3 octobre : installation de la tente-abri, des graisseurs, du système de changement de marche, des pistons et des auxiliaires d’alimentation en eau. Les tôles enveloppes de la chaudière sont cintrées puis mises en place.
4 octobre : second essai à froid avec épreuve hydraulique de la chaudière et fixation d’un attelage automatique pour faciliter les manœuvres.
7 octobre : positionnement des roues motrices sous le châssis, excepté la roue Boxpock qui sera mise en place le 27 octobre.
10 et 11 octobre : montage et inspection des tourillons de roue.
18 octobre : validation de l’épreuve hydraulique de la chaudière à l’issue de 3ème mise en pression en chauffe.
21 octobre : montage et inspection des bielles.
1er novembre : mise en place des bissels, après réception des roulements le 14 octobre.
22 novembre : nouvelle mise en chauffe pour contrôle du fonctionnement global de la locomotive, de la vérification du dispositif de sécurité, de celui de l’alimentation en eau, du système de freinage, du sifflet et du système électrique. Ces contrôles sont effectués lors du parcours d’essais en ligne de Eddystone jusqu’à Wilmington, situé à une vingtaine de kilomètres.

27 novembre : à l’issue de la mise en peinture, de la pose des inscriptions et de la réalisation d’une opération de pesage, le bon comportement de l’engin est validé par le rapport d’inspection finale.
4 décembre : établissement des documents pour le transport maritime.
Attente à l’embarquement

Des grèves maritimes très suivies ont eu lieu en septembre et en début octobre, conduisant à un embargo sur les transports : les ports sont saturés. Fin novembre et jusqu’au 7 décembre débute également un conflit social sévère dans les mines de charbon aux Etats-Unis qui va impacter le départ des 141 R, certains bateaux ayant souvent à charger en cale du charbon et des locomotives à Philadelphie et à destination de la France.
Après plusieurs jours de stationnement sur une des voies de l’usine Baldwin, a lieu le transfert de la 141 R 840, par le rail d’Eddystone au grand garage de Old Garden Yard, près du dépôt de « Lighterage Storage », dans la banlieue Est de New York, distant d’environ 170 kilomètres. Le convoi est composé de 6 141 R.
Durant près de trois mois, la locomotive 141 R 840 reste ainsi garée sur un faisceau de voies de garage à New York. Elles étaient ainsi 172 unités à fin décembre 1946 (soit une longueur de plus de 4 kilomètres), 167 à fin janvier et 125 à fin février 1947, à attendre pour l’embarquement.
Finalement, la R 840 a été débarquée en France en mars 1947.



